L'analyse ergonomique pour aider la formation
De l'analyse ergonomique du travail à la formation:
pour améliorer les situations de travail
Le domaine des télécommunications évolue à une
vitesse foudroyante. Ainsi la nature du travail d'un groupe de
techniciens d'une entreprise de câblodistribution s'est transformée
au fil des ans. L'augmentation du nombre d'abonnés et l'évolution
des technologies a forcé la modernisation du réseau
par le changement de connecteurs de câbles. Suite à ce
changement en 1998 le nombre de lésions musculo-squelettiques
aux membres supérieurs et le nombre de plaintes de douleur
ont augmenté chez les techniciens.
L'entreprise nous demande alors de réaliser
une étude ergonomique afin de cerner les situations de travail
susceptibles de provoquer le développement de lésions
aux membres supérieurs pour éventuellement les transformer
et les améliorer.
Le contexte
L'étude a été réalisée
dans la région de Québec. Cent cinquante techniciens
travaillent à la division de Québec dont 42 sont
affectés à la modernisation du réseau. Les
techniciens travaillent, la plupart du temps, en équipe
de deux et parfois seul. La journée de travail est de sept
heures et il arrive que le technicien effectue des heures supplémentaires
pour pallier aux urgences ou aux débordements de travail.
Les travailleurs font face aux différentes intempéries
puisque le travail se fait à l'extérieur, 12 mois
par année.
Les
techniciens et leur travail
La majorité des techniciens du projet de
modernisation du réseau possède une formation de
niveau collégial en électronique. Quotidiennement,
le technicien doit procéder à la pose ou au changement
des pièces sur le système de câblage. La préparation
des pièces est effectuée à l'intérieur
du camion-atelier et la pose des pièces s'effectue à l'extérieur,
près des câbles en hauteur. Lorsque les travailleurs
pratiquent les interventions en équipe de deux, le premier
prépare les pièces dans le camion pendant que le
second réalise le travail d'installation et de retrait des
pièces dans les câbles. Pour l'intervention suivante,
le rôle des travailleurs est inversé.
Lors du travail en hauteur près des câbles,
le technicien se place habituellement dans une nacelle. Si l'endroit
de travail n'est pas accessible avec le camion et la nacelle, le
travail s'effectue avec l'échelle.
Le trajet entre le camion et le lieu de travail
est alors rendu plus ou moins difficile par la présence
d'arbres, de cordes à linge, de neige ou de glace. Les techniciens
utilisent divers outils manuels pour installer ou enlever des pièces
comme des pinces, des couteaux, des tournevis ou des appareils
de testage. Au cours d'une journée de travail de sept heures,
une équipe de techniciens installe entre 20 et 30 connecteurs.
La variabilité est très élevée selon
la distance à parcourir entre les lieux d'interventions
: les techniciens peuvent aller au poteau suivant ou bien parcourir
10 kilomètres pour réaliser la prochaine intervention.
Recueil
des données pertinentes
Afin de décrire les étapes de travail à risque,
nous avons répertorié un grand nombre de situations
de travail de manière à faire ressortir les variabilités.
Nous avons observé le travail effectué dans le camion, à l'échelle
et dans la nacelle, le travail seul et en équipe de deux
ainsi que le travail avec différentes grosseurs de câbles.
Nous avons effectué trois périodes d'observations
représentant ces diverses situations pour un total de huit
heures. Les observations ont eu lieu au mois d'août, nous
n'avons donc pas observé le travail avec les contraintes
de l'hiver.
Des entretiens se sont déroulés
sur le terrain, soit durant le travail ou en début de quart.
D'une durée variant entre 10 et 25 minutes, les entretiens
ont été réalisés auprès de
dix techniciens. Il ressort de ces entretiens avec les travailleurs,
que les inconforts sont en pleine expansion puisque tous mentionnent
avoir de plus en plus mal. De plus, nous avons analysé les
données d'accidents de 1998 touchant tous les techniciens
de la division de Québec. Nous avons constaté que
les blessures aux membres supérieurs constituaient le tiers
des blessures des techniciens avec perte de temps et près
de la moitié des jours perdus par rapport à toutes
les blessures répertoriées chez les techniciens.
Tout au long de l'intervention, des rencontres
avec le comité santé et sécurité ont
eu lieu afin de valider les étapes réalisées
et d'orienter les étapes futures.
Suite à l'analyse des données
recueillies sur le terrain, nous avons dénombré plusieurs
mouvements à risque pour les membres supérieurs.
Par exemple, lorsque le travailleur doit visser ou dévisser
les pièces sur le câble, des mouvements de flexion
ou d'abduction des épaules à plus de 90°, des
mouvements de pronation et supination de l'avant-bras ainsi que
des mouvements de flexion et d'extension des poignets ont été répertoriés.
Nous avons cherché à comprendre quels éléments
du travail déterminent ces postures.

Photo 1
Flexion de l'épaule à 90° lors du vissage d'une
pièce sur le câble
Deux
constats pour expliquer ces postures.
- Positionnement du travailleur par rapport au travail à réaliser
- Nous avons remarqué que pour réaliser
une même tâche dans des conditions similaires,
les techniciens ne se placent pas tous au même endroit
par rapport au travail à réaliser. Dans plusieurs
situations, les techniciens peuvent décider du positionnement
de leur corps par rapport à la zone d'intervention sur
les pièces. Certains interviennent en manipulant les
pièces ou leurs outils à la hauteur de leurs épaules
alors que d'autres les placent au niveau de leur taille.
Cependant le positionnement varie aussi selon
la tâche à réaliser ou selon qu'il se fera à l'échelle,
au sol ou dans la nacelle. C'est donc dire que le travailleur
n'est pas toujours dans une posture idéale et que cette
posture est déterminée par les contraintes extérieures
du travail ou par le travailleur lui-même.
-
Utilisation des pinces multifonctionnelles
pour enlever les connecteurs
Pour installer ou enlever les connecteurs,
le technicien utilise des pinces appelées multifonctionnelles.
L'utilisation des pinces multifonctionnelles a été définie
par les travailleurs comme étant plus difficile pour
défaire les connecteurs que pour les assembler.
Certains connecteurs sont difficiles à défaire
soit à cause de la corrosion, soit à cause du
positionnement qui diminue la force que le travailleur peut
exercer ou soit parce qu'ils ont été serrés
trop fort au départ. Les travailleurs appliquent donc
une force sur les pinces multifonctionnelles pour dévisser
le connecteur et lorsque le déblocage se produit, ils
ressentent un contrecoup au niveau des membres supérieurs,
surtout au niveau des coudes et des épaules.
De plus, certains techniciens gardent la main
en position ouverte lors de la préhension des pinces.
Or, ce type de préhension peut être évité par
l'utilisation des crans d'ajustement présents sur les
pinces.

Photo 2
Travail à l'échelle à la hauteur des épaules |

Photo 3
Travail à l'échelle à la hauteur de
la taille |

Photo 4
Utilisation des pinces avec les mains ouvertes |

Photo 5
Pinces multifonctionnelles et crans d'ajustement |
Des
recommandations
À partir de ces exemples, deux avenues
se sont avérées pertinentes pour réduire les
risques d'inconfort et de blessure: agir du côté des
outils, soit les pinces multifonctionnelles et agir sur les façons
de faire des techniciens pour qu'ils choisissent les postures les
moins contraignantes et les plus efficaces.
Le premier volet a consisté à répertorier
les outils, existants sur le marché, capables de répondre
aux besoins des techniciens et d'en faire l'essai sur le terrain.
Quatre modèles différents se sont avérés
intéressants. Au moment d'écrire ces lignes, ces
outils sont en période d'essai sur le terrain et les commentaires
des techniciens sont recueillis. Si aucun outil ne satisfait les
travailleurs, nous pourrions procéder à la conception
d'un outil ou au changement du design des pièces à installer. À ce
stade-ci, compte tenu de la demande adressée aux ergonomes,
la conception d'un nouvel outil nous semble plus facilement réalisable.
Pour le deuxième volet, c'est-à-dire
les postures adoptées par les travailleurs, nous avons élaboré une
formation sur les postures de travail et l'identification des facteurs
de risque des TMS. Nous avons réalisé que plusieurs
postures contraignantes retrouvées dans le travail peuvent être
remplacées par des postures et positions de travail équilibrées
et efficaces.
La
formation
Suite à nos constats, nous avons proposé une
formation (d'une durée de 3 heures) spécifique au
travail des techniciens. Neuf groupes de techniciens ont été formés.
Les groupes variaient entre quatre et cinq techniciens pour un
total de 38 techniciens formés. Un de nos objectifs était
de faire comprendre aux travailleurs les mécanismes de production
des blessures musculo-squelettiques aux membres supérieurs
afin de bien cibler les limites de leur corps.
Nous voulions également faire ressortir
des trucs pratiques émanant des formateurs-ergonomes et
des collègues de travail permettant de respecter ces limites
et enfin former les travailleurs à ce qu'ils intègrent
ces trucs ou de nouvelles façons de faire à leurs
méthodes de travail. Finalement, nous voulions qu'ils connaissent
les facteurs de risque susceptibles de se présenter dans
une situation de travail afin qu'ils puissent poser des actions
préventives concrètes. Cette formation était
divisée en deux parties, une première partie théorique
en classe et une seconde partie pratique sur le terrain.
Lors de la partie théorique, les techniciens
ont appris quelles sont les différentes structures qui composent
les membres supérieurs et leurs forces et leurs faiblesses.
Les travailleurs ont pu ainsi mieux connaître le fonctionnement
des muscles, des ligaments et des tendons, leurs limites, les blessures
qui peuvent survenir ainsi que les processus d'aggravation des
blessures.
Les facteurs de risque présents dans le
milieu de travail ont été ciblés et une emphase
particulière a été placée sur les postures,
le travail musculaire statique, la force, la répétition,
les contrecoups et le travail avec des gants. (1,2)
La partie théorique a été complétée
par des exercices pratiques d'identification des situations à risques
dans le travail à l'aide de photos. En équipe, les
travailleurs ont ensuite recherché des alternatives de travail
sécuritaires pouvant éliminer les contraintes. La
collaboration entre les travailleurs a permis le partage (3) de
trucs de métier fort intéressants et applicables
sur-le-champ. Puis quelques exercices d'étirements spécifiques
ont été enseignés aux travailleurs dans le
but de réduire les inconforts au travail et de diminuer
les risques de blessure.
Afin de bien intégrer les principes enseignés,
la formation s'est terminée par des essais pratiques sur
le terrain des différentes méthodes de travail et
des différents trucs de métier partagés. La
formation fut très appréciée par les travailleurs
pour son côté pratique. Comme plusieurs heures d'observation
avaient été réalisées lors de l'étude
ergonomique et comme chaque étape avait été validée
au fur et à mesure par le comité santé et
sécurité, la formation était très
proche de la réalité du travail rencontrée
dans leur quotidien.
Les commentaires des travailleurs en guise d'évaluation
suite à la formation nous laissent présager un vif
succès. Ils trouvent que ce qui leur a été enseigné est
pertinent, pratique et facilement applicable dans leur travail
quotidien. Un suivi devra être réalisé à plus
long terme afin de voir l'incidence de la formation sur la fréquence
des blessures et des inconforts et également pour assurer
un maintien des acquis quant aux façons de faire des travailleurs.
De
l'ergonomie à la formation
Nul doute que l'ergonomie et la formation forment
un duo efficace puisque l'un vient directement enrichir l'autre.
L'étude ergonomique permet de connaître le travail
en profondeur et d'élaborer ensuite une formation collée à la
réalité des travailleurs. La formation permet de
réaliser des transformations dans le travail en agissant
sur les postures et sur les risques. Par contre, il ne faut pas
oublier que la formation ne peut à elle seule régler
tous les problèmes et qu'il faut travailler en même
temps sur d'autres aspects du travail comme les outils, les équipements,
la matière première ou l'organisation du travail.
Dans ce cas-ci la formation s'est avérée
un outil efficace, peu coûteux, et ayant des retombées
immédiates sur le travail mais elle se devait aussi d'être
accompagnée d'une remise en question de certains outils
de travail.
Remerciements
L'auteure désire transmettre ses remerciements
aux travailleurs et à la direction de Vidéotron Ltée
et à Monsieur Dominick Turgeon de la compagnie Entrac Inc
pour leur collaboration au projet ainsi qu'à mesdames Sylvie
Montreuil de l'Université Laval et Marie Bellemare de l'IRSST
pour leur disponibilité et leurs précieux commentaires
lors de la rédaction de cet article
Bibliographie
- Simoneau, S., St-Vincent, M et Chicoine, D.
(1996).
Les LATR. Mieux les comprendre pour mieux les
prévenir. ASP Métal Électrique, IRSST.
- Kuorinka, I., Forcier, L. et coll. (1995).
Les lésions
attribuables au travail répétitif.
Ouvrage de référence sur les lésions musculo-squelettiques
liées au travail. Éditions
MultiMondes, IRSST et Éditions Maloine.
- Bellemare, M. (1996) La bonne méthode
de
travail... et si elle n'existait pas ? Travail et Santé,
vol. 13, no 3, pp 5- 10
de correction et de prévention.
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