Comment former en ergonomie de conception
Lorsque bien adaptée, la formation peut
devenir un outil précieux pour quiconque désire se
prendre en charge. L'autonomie ainsi développée par
des travailleurs affectés à la maintenance et à la
conception d'outils a permis la diminution de risques à la
santé, de coûts de conception et de temps. Il en est
sorti une maximisation de l'efficacité et du confort pour
les travailleurs. Cet article a été publié dans
la revue Travail et Santé, édition juin 2001 vol.
17, numéro 2.
L'entreprise WBF Technologies de St-Jérôme
fabrique des sièges automobiles. L'entreprise compte environ
55 travailleurs affectés à la production des sièges.
Une ligne de fabrication et d'assemblage parcourt l'usine et quelques
postes spécifiques à certaines étapes de production
sont placés en parallèle à la ligne d'assemblage. à partir
de l'analyse des données d'accidents des années 1997 à 2000,
l'entreprise constate qu'un nombre élevé de blessures
aux membres supérieurs et au dos sont concentrées
sur quelques postes spécifiques. L'entreprise décide
d'agir en améliorant certains postes de travail, en confiant
l'intervention à une ergonome. Cet article présente
la formation implantée suite aux études ergonomiques.
L'intervention a commencé en mai 2000 pour se terminer par
la formation en novembre 2000.
D'ABORD
DES ÉTUDES ERGONOMIQUES
Au printemps 2000, l'usine demande l'aide d'une
ergonome pour l'amélioration et la transformation de cinq
postes de travail. Les résultats découlant des études
ergonomiques ont été présentés au comité de
santé et sécurité de l'entreprise composé de
représentants des ressources humaines, de la production,
du syndicat, de la conception et de la maintenance.
Les études ergonomiques réalisées
proposent des recommandations diverses. Certaines d'entre elles,
relatives à l'aménagement des postes et à la
conception des outils, ont pu être rapidement mises en place.
Une fois les améliorations implantées
aux postes de travail, la direction des ressources humaines remarque
que plusieurs transformations relativement simples auraient pu être
diagnostiquées et réalisées à l'interne
si le personnel affecté à la mise en place des
modifications dans l'usine avait maîtrisé des connaissances
en ergonomie. L'entreprise désire que les travailleurs responsables
de la maintenance et de la conception des outils détiennent
des bases en ergonomie de façon à les rendre plus
autonomes lors de la conception. La direction de l'entreprise demande
donc à l'ergonome, qui avait réalisé les interventions
en ergonomie de lui soumettre un programme de formation sur la
conception des outils et l'aménagement des postes de travail.
APPROCHE
UTILISÉE
Les études ergonomiques réalisées
nous avaient permis de bien cerner la problématique et le
type d'outils ou de postes présents dans l'usine ainsi que
les postes qui devaient faire l'objet d'amélioration. Une
formation sur mesure a été élaborée
afin de rendre le participant capable d'appliquer les principes
ergonomiques de base lors du réaménagement des postes
ou de la conception d'un outil. Il pourra ainsi participer à réduire
et à prévenir des facteurs de risque des troubles
musculo-squelettiques.
À cette étape, il est important
de prendre conscience que même si les participants en connaîtront
plus sur l'ergonomie, ils ne deviendront pas des ergonomes pour
autant. Les problématiques spécifiques ou plus complexes
devront toujours être confiées et analysées
par un ergonome. Par contre, les responsables de la maintenance
et de la conception sont des acteurs quotidiens ayant une bonne
connaissance de la production. Avec le soutien d'un ergonome et
des connaissances de base en ergonomie, ils pourraient régler
plusieurs problèmes rapidement et efficacement.
LA
FORMATION
Dans ce cas, le groupe qui reçoit la formation
est composé d'employés à la maintenance et à la
conception ainsi que du directeur de la production. La formation
comporte plusieurs volets théoriques entrecoupés
de volets pratiques. Les sujets suivant sont abordés : l'origine
des troubles musculo-squelettiques, les facteurs de risque aux
postes de travail, les techniques utilisées en ergonomie
pour observer les activités de travail, l'anthropométrie,
la conception des outils, l'emplacement des commandes, les étapes
d'une démarche de conception et finalement la validation
des résultats. Un guide du participant présente ces
notions et il est accompagné de documents de références,
comme par exemple des chartes anthropométriques et un cahier
d'exercices. La formation, théorie et pratique, est complétée
par un suivi et un coaching sur les postes de travail de l'usine
avec des études de cas réels permettant de mettre
en pratique et de vérifier l'acquisition des connaissances.
Pratique et concrète, la formation a été conçue
avec des images, des photos et des extraits vidéo de situations
de travail de l'usine. Les exercices sont en lien avec les situations
rencontrées à l'usine.
LES
RÉSULTATS SE FONT RAPIDEMENT SENTIR
Dès le suivi et le coaching, après
les huit premières heures de formation, les travailleurs
formés identifiaient des lacunes sur des outils qu'ils avaient
conçus auparavant. Tout de suite après ces premières
heures de formation, une tournée de l'usine avec l'ergonome
a permis de trouver d'autres lacunes sur les postes et outils grâce
aux notions enseignées. Au cours de la période des
quatre heures attribuées au coaching, ils font une critique
des outils déjà conçus, ce qui leur donne
alors des balises pour les futurs outils. Cette réflexion
critique que les participants ont posée sur des outils qu'ils
avaient déjà conçus ou sur d'autres qu'ils
scrutent, leur permet de prévenir l'arrivée de facteurs
de risque sur de futurs outils ou équipements implantés
aux postes de travail.
Prenons un exemple d'étude d'un cas réalisé lors
du coaching. Le cas fut présenté dans la salle de
cours et le groupe a été séparé en
deux équipes. Chaque équipe de travail devait concevoir
un support ajustable pour déposer un dossier de siège.
Ce poste implique la pose de différentes pièces,
le travailleur doit placer différentes pièces servant à maintenir
l'appui-tête et la ceinture. Il existe différents
types de sièges et les pièces doivent être
fixées à différentes hauteurs sur le siège.
Nous demandons alors aux participants, quelles doivent être
les hauteurs d'ajustements minimale et maximale du support pour éviter
les contraintes posturales dans une population de travailleurs
donnée.
Les équipes sont d'abord invitées à regarder
un extrait vidéo où l'on présente différents
travailleurs qui installent des pièces. à partir
du vidéo et des notions enseignées dans le cours,
chaque équipe dresse une série de questions à poser
au formateur afin d'obtenir des informations pour enrichir leur
analyse. Ils demandent par exemple s'il y a eu des accidents, si
oui, de quel type et quelle région du corps a été atteinte?
Quelles sont les caractéristiques des différents
produits à fabriquer, qui sont les travailleurs à ces
postes ou quels sont les critères de qualité à respecter?
À partir des risques identifiés
et des consignes de l'ergonome, chaque équipe est ensuite
dirigée à un poste de travail de l'usine où le
support sera installé. à l'aide de cette analyse
préalable, d'un ruban à mesurer, d'une calculatrice,
des chartes de références, de ses connaissances des
produits et des équipements utilisés au poste de
travail, l'équipe procède à l'établissement
de repères de conception pour le support ajustable.
Cet exercice a permis aux participants de recueillir
les informations essentielles. Avant la formation, les membres
des équipes avaient tendance à escamoter la partie
de l'analyse préliminaire et à s'attaquer directement à la
conception. Cet aspect était renforcé par le fait
que les participants estimaient déjà connaître
le poste et qu'ils pensaient qu'il n'y avait plus de secrets pour
eux. Lors de la formation, ils doivent plutôt regarder ce
poste avec des yeux neufs, en gardant toujours en tête les
notions apprises. Par exemple, chaque équipe a calculé la
hauteur requise pour visser une pièce sur le siège.
Ils ont donc estimé à partir d'une charte anthropométrique
la hauteur des coudes d'une population d'hommes afin d'estimer
la hauteur moyenne à laquelle sera vissée la pièce.
Les deux équipes avaient cependant oublié d'inclure
la hauteur du manche de l'outil dans leurs calculs. Il y avait
donc 4 pouces d'erreur dans les calculs. La réalisation
de ces études de cas, sur le terrain, a permis de corriger
immédiatement de telles lacunes ou oublis au niveau de la
conception et de donner du feedback aux participants concernant
leur analyse et leur intervention.
Un autre point positif à la formation a été la
diminution du nombre d'essais et d'erreurs lors de l'implantation
finale des prototypes. En plus de diminuer les risques de blessures
et des inconforts chez les travailleurs, la conception axée
sur l'étude du travail réalisée au poste et
sur les principes de base en ergonomie permet de diminuer les coûts
reliés à la mise en place de nouveaux outils et de
nouveaux postes de travail : le temps alloué et les matériaux
utilisés pour la fabrication des prototypes sont diminués.
L'entreprise détient également plus de connaissances
en ergonomie et elle devient à moyen et à long terme
plus autonome pour régler des problématiques simples
lors de l'aménagement et de la conception d'outils et de
postes de travail.
LES
CONDITIONS POUR ACCÉDER AU SUCCÈS
Lors de la formation, plusieurs conditions gagnantes étaient
réunies pour en assurer son succès. Tout d'abord,
dès la réalisation des études ergonomiques,
une volonté d'agir était très présente
du côté de la direction de l'entreprise. La preuve
en a été faite par les transformations qui ont été mises
en place suite à l'intervention de l'ergonome. De plus,
toutes les démarches en ergonomie, de l'expertise à la
formation, ont été réalisées de façon
transparente et le comité de santé et sécurité de
l'entreprise a été représenté lors
de chacune des étapes de réalisation du projet. Cette
ouverture favorisait l'acceptation du projet par les travailleurs
et l'implication des participants lors de la formation.
Une autre condition essentielle a été la présence
de l'ergonome à toutes les étapes de la démarche,
c'est-à-dire avant, pendant et après la formation.
Comme l'ergonome avait réalisé des études
ergonomiques dans l'usine et que son intervention avait été suivie
d'améliorations, elle détenait une crédibilité qui
incitait les participants à croire en la formation : celle-ci était étroitement
liée à la réalité des travailleurs
et pouvait mener à des résultats concrets. Le défi
est maintenant de maintenir cette présence lors du suivi
après la formation. Des rappels doivent être effectués
auprès des participants afin de maintenir et d'actualiser
les savoirs et les savoir-faire développés par les
participants lors de la formation.
L'entreprise est sur la voie du succès, mais des interventions
en ergonomie réalisées dans d'autres entreprises
nous indiquent qu'un manque d'implication et de transparence de
la part de l'entreprise ne favorisent pas l'apprentissage ni le
transfert des connaissances chez les travailleurs. De plus, il
faut que les travailleurs impliqués dans une telle démarche
puissent disposer de temps.
CONCLUSION
La présence de l'ergonome avant la formation
a permis d'éliminer plusieurs problèmes plus complexes
sur des postes particuliers dans l'usine et a permis d'adapter
la formation aux spécificités de l'entreprise. Les
améliorations subséquentes ont permis à la
direction de montrer sa volonté d'agir en prévention.
Bien que cette formation ne permette pas aux concepteurs
de l'usine de devenir des ergonomes, elle permet d'éliminer à la
source plusieurs contraintes ergonomiques facilement identifiables
en effectuant l'étude du travail réel. L'autonomie
développée par les travailleurs formés permet
la diminution des risques à la santé, la diminution
des coûts de conception, une économie de temps donc
en bref, une maximisation de l'efficacité de la production
et du confort des travailleurs.
Il faut maintenant s'assurer du support et de
la présence de l'ergonome après la formation. Chaque
participant à cette formation doit être conscient
de ses limites et doit les respecter. Afin de s'assurer du succès
de cette intervention à long terme, un suivi doit être
mis en place. Il pourrait s'agir par exemple de séances
de coaching mensuelles, de réunions et de partage des réalisations
ou encore de formation continue pour parfaire les habilités
acquises. Il est certain que ce type d'intervention nécessite
la participation d'un ergonome, dans ce cas-ci externe à l'entreprise,
mais les savoirs et les savoir-faire développés par
les participants suite à la formation demeurent dans l'entreprise
et pourront dans l'avenir se communiquer entre les travailleurs. |